« Il y a mille façons d'écrire l'histoire d'un peuple. Le choix le plus courant veut que l'on retrace une époque en s'attardant sur les grands événements politiques et économiques qui l'ont marqué. C'est le travail de l'historien ordinaire. Mais peut-on saisir les pulsions et les impulsions d'une société en observant ces seuls indicateurs superficiels », écrivait le journaliste Haman Mana dans son éditorial intitulé Sur les traces du sang, paru dans le premier numéro de Les cahiers de Mutations, le 31 octobre 1996. Comme lui, nous ne croyons pas à cette approche exclusive. C’est pourquoi nous avons choisi de raconter notre époque sous l'angle artistique et culturel. C’est un devoir de mémoire impératif face au temps qui passe, alors que les fragments de notre culture s’effacent et que leurs acteurs tombent dans l'oubli. Pour mener ce combat, nous avons baptisé notre initiative "Yakanga". En langue Ewondo, cela signifie : « Ça reste » ou « Ça se pérennise ». Cette idée a d'abord trouvé sa résonance au sein de l'association artistique et culturelle Akanga Art, où nous travaillons à notre développement personnel. Ce projet, qui n'était au départ que le journal de l'association, a révélé un potentiel tel que nous avons décidé de l’ouvrir au monde à travers les possibilités immenses qu'offre aujourd'hui le digital.
Ce déploiement numérique est né d'un constat lucide sur la qualité de l’offre médiatique actuelle. En passant en revue le traitement de l'information par les médias dits culturels, nous constatons que les plateformes existantes s'articulent principalement autour de deux axes défaillants. D'une part, la presse généraliste relègue la culture à des encarts d'actualité superficiels. D'autre part, les médias people privilégient le sensationnel et la vie privée des célébrités au détriment de toute analyse artistique sérieuse. Il en résulte une situation critique : au Cameroun et en Afrique, la production est riche, mais la documentation est pauvre. La profondeur des œuvres, les enjeux sociaux, les défis économiques des créateurs et l'histoire culturelle qui s'écrit sous nos yeux ne sont ni archivés ni analysés avec la rigueur nécessaire. Le présent est sacrifié, et une part essentielle de l’héritage est perdue faute d’être écrite et numérisée. Pourtant, selon la définition adoptée par l'Unesco, la culture doit être considérée comme « l'ensemble des traits distinctifs spirituels et matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un groupe social ». Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. C’est précisément ce socle existentiel qui est menacé par le déficit de mémoire écrite.
Il nous a donc semblé édifiant de prendre la plume pour décrypter les tendances culturelles, raconter ce qui se fait sur le plan artistique et remettre au goût du jour les grands moments de notre histoire. Dans notre environnement actuel, savoir qui nous sommes et d'où nous venons est vital. C'est à cette seule condition que vivra à jamais notre mémoire collective.
Ulrich Enyegue
Commentaires (0)
Laisser un commentaire
Soyez le premier à commenter cet article !