Peut-on s'aimer librement lorsque les traditions et les dogmes s'érigent en tribunaux identitaires ? C'est à cette question que répond Amour et préjugés, l'œuvre primipare de Djhamidi Bond. Ce roman de 145 pages a été publié à Paris par les éditions L'Harmattan en 2014. Préfacé par le professeur Emmanuel Matateyou, qui y salue l'éclosion magnifique du verbe, ce roman social s'articule autour des confidences intimes d’un père, Abolo Charles (Mustafa), à son fils Nasser. À travers ce récit linéaire et à la première personne, l'autrice déploie une dramatisation fortement émotive pour porter un discours tridimensionnel sur l’amour. Le cœur de la trame retrace l'idylle passionnée, née sur les bancs de l’Université de Yaoundé, entre Charles, un jeune Bulu, et Djhidjha, une jeune femme Haoussa. Pour elle, Charles embrasse l’Islam et convainc sa propre mère à Ebolowa, mais le couple se heurte rapidement à l'opposition féroce de la belle-famille, menée par le frère aîné Razaki, pour qui cette union avec un homme d'une autre ethnie incarne une « souillure » et une impureté.
Au-delà de la romance tumultueuse, le jeu textuel se double d'une profonde confrontation idéologique où s'affrontent deux visions de l'altérité. D'un côté, Razaki se laisse obscurcir par des préjugés ineptes ; de l'autre, Djhidjha défend une lecture progressiste et modérée de sa foi, affirmant que l'Islam réside d'abord dans l'acceptation de l'autre. Placée sous l'égide d'une célèbre sentence de Martin Luther King en épigraphe « Vivre ensemble comme des frères, ou périr ensemble comme des idiots », l'héroïne croit fermement en un monde tolérant. Son amant lui emboîte le pas, opposant au repli identitaire de ses détracteurs une vision où les différences culturelles sont perçues comme des richesses inestimables, et non comme des rideaux de fer. Face à l'intransigeance du patriarche, El Hadj Béchir, Djhidjha est finalement exilée à Liège, en Belgique, pour poursuivre ses études. Bien qu'elle finisse par revenir des années plus tard vers un Mustafa devenu cadre, ce dernier refuse par dignité un mariage devenu hypocrite et reconstruit sa vie, tandis que Djhidjha retourne en Europe où elle fondera une famille métissée.
Par cette conclusion et le recours à une langue éthérée, Djhamidi Bond se détache nettement de l'esthétique conflictuelle des romanciers de la Négritude. En faisant éclater la bipolarité spatiale Afrique/Occident au profit d'une rencontre apaisée des races, matérialisée par le métissage des enfants ou l'hospitalité de la concierge belge Madame Duvillier, l'autrice inscrit son œuvre dans une dynamique résolument transculturelle. Amour et préjugés s'impose en définitive comme le récit d'une victoire symbolique de l’amour sur la haine. Dans un environnement trop souvent corrompu par le tribalisme, cette fiction rappelle que seule la lucidité permet de préserver son humanité. Le protagoniste, Abolo Charles Mustafa, y devient, pour reprendre la formule de Tahar Bekri, « la conscience humaine dans ce qu’elle a de beau, la flamme vivante » qu'il convient de garder allumée.
Ulrich Enyegue
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