Le Cameroun a-t-il oublié les squelettes enfouis dans les profondeurs de son histoire ? C’est la question que soulève Manoka Express de Martin Ambara. Cette pièce de 76 pages raconte le destin d’une fillette abandonnée sur une île et investie d’une mission par une sirène : devenir la messagère de l’océan. Elle doit avertir les habitants de la berge que le Mutangari, sanctuaire sous-marin, est infesté de squelettes qui souillent ses eaux. Structuré en 5 cérémonies (5 actes), ce périple initiatique devient aussi une quête d’identité, où le voyage vers le monde est indissociable du voyage vers soi.

Sur le chemin de cette quête de soi, Frankenstein fait une entrée violente à partir de la cérémonie 4. C'est le seul personnage doté d’un nom propre dans la pièce. Figure centrale et inquiétante, il incarne les ruines d’une modernité désabusée. Ses tirades, traversées par l’échec, la colère et le dégoût de soi, dessinent le portrait d’un être broyé par un système dont il mesure la corruption. À travers lui, Ambara déploie une critique acerbe de la consommation, de l’acculturation et des dépendances économiques. Frankenstein voit dans la fillette une créature hybride, façonnée par les produits importés et la sophistication marchande. Il devient ainsi la voix d’une crise identitaire qui interroge les effets de la mondialisation sur l’être camerounais.

La véritable carte maritime de l’œuvre demeure toutefois son écriture : dense, poétique, parfois volontairement opaque. Ambara affectionne les images fulgurantes, les jeux de mots et les associations inattendues qui débordent comme un fleuve en crue. Cette liberté stylistique lui permet de faire remonter à la surface une mémoire trop peu racontée, celle de la colonisation allemande au Cameroun, notamment à travers la reprise de documents où des chefs locaux cèdent leurs droits aux firmes allemandes. Ancré dans la culture sawa par la présence du Ngondo, Manoka Express tisse un pont entre mythe, histoire et présent. Texte-navire, la pièce transporte le lecteur comme une pirogue et le laisse sur la berge avec un goût mêlé de colère, de douleur et de dégoût pour les colons. Si Manoka Express impressionne par son ambition mémorielle et sa puissance poétique, on peut toutefois reprocher à Martin Ambara une écriture parfois excessivement hermétique, dont l'opacité risque de tenir une partie des lecteurs à distance de son propos.

Ulrich Enyegue